Mon amour,
Il n'est pas rare que je t'écrive mais si cette fois je te rejoins sur la feuille c'est pour t'annoncer qu'aujourd'hui, en ce début de printemps, quelqu'un nous a quitté. Quelqu'un est parti, envolé, disparu. Aujourd'hui les effluves sucrés qui s'échappent des devantures de fleuristes ont accompagné quelqu'un dans sa mort.
Ou devrai-je dire quelque chose.
Aujourd'hui mon c½ur, mon amour pour toi s'est éteint.
Je pleure chaque mot que je pose aussi. C'est comme si l'encre que j'étale maintenant pour toi me meurtrissait un peu plus fort à chaque fois. Je suis consciente du mal que je te fais en traçant tout ça, et ma sincérité qui aura été intègre jusqu'au bout ne pansera pas les blessures que je creuse sur ta peau sous la forme de mes mots, je le sais. Pourtant, parmi toute cette douleur je me dis que c'est rassurant d'avoir si mal. Cela prouve que ce que l'on a vécu ensemble a été très fort, très beau, unique. Aussi puissant que la souffrance qui nous saisit à présent tous les deux, aussi intense que le flot de larmes qui me tombent sur les genoux. Tu resteras mon amour, je ne peux me résoudre à bafouer ton nom, ne m'en veux pas. Ne me reproche pas de continuer de t'appeler ainsi, pendant de longues années tu as été le c½ur qui me faisait respirer, les mains qui me remettaient debout, les bras qui me protégeaient. Les yeux qui m'éclairaient, mon amour tu as été mon souffle et dans le fond tu l'es encore. Même si c'est un peu tordu de te dire ça maintenant, tu resteras ma respiration. C'est un peu niais mais j'ai toujours été un peu mièvre mon c½ur, tu le sais bien. Sache que si j'avais pu faire quelque chose, si j'avais su comment retenir mes sentiments, je l'aurai fait. Si j'avais un quelconque contrôle sur ce que je ressens, s'il y avait la moindre possibilité de retenir mon amour pour toi, je l'aurai fait. J'aurai serré les poings jusqu'à m'en tordre les doigts, jusqu'à ce que mes ongles s'enfoncent à l'intérieur de mes paumes. J'aurai cousu mes poches de la même façon que mon c½ur pour que toute mon affection reste enfermée à double tour, pour que mon amour reste intact et ne soit pas tenté de s'échapper loin de toi. J'aurai même hurlé jusqu'à le rendre sourd, je l'aurai engueulé, oh oui, avec beaucoup d'injures et de gros mots dedans, je lui aurai mit une raclé dont il se serait souvenu pour qu'il n'est plus jamais l'idée de se faire la malle. Mais ça ne se passe jamais comme on le voudrait, et je ne peux rien faire. Je suis impuissante face à mes sentiments qui s'en vont, ne sont toujours que de passage, et se fichent pas mal des autres qu'ils envoient balader. Et moi je les suis, parce que je n'ai aucune autorité et que même si j'en avais cela ne changerait rien. Si je pouvais me retenir de partir je le ferai, alors ne cherche pas à me suivre, ni même me rattraper, je n'y arrive pas moi-même.
En d'autre circonstance j'écrirai que je ne retiendrai que les moments heureux de notre relation. Mais à toi, je ne peux pas sortir une phrase comme ça, toute faite, toute formatée, déjà dite des milliers de fois. Je ne peux pas, parce que c'est toi, c'est moi, c'était nous.
Mon amour, de notre histoire je vais tout retenir. Parce qu'avec toi les mauvais moments ont été bons, en y regardant bien. En y réfléchissant je n'arrive même pas à me souvenir d'une dispute, de porte qui claque, de combiné qui se raccroche au nez de l'autre, de main qui se lâche et de corps qui tourne le dos au partenaire pendant la nuit.
Mon amour, de notre histoire je vais tout retenir car il n'y a eu que de bons moments. Nous avons vécu le meilleur et peut-être que mon amour s'en va avant que le ciel ne se grise, que les nuages ne se noircissent, que le temps soit à l'orage et que tout éclate. Alors ne soit pas surpris si je te quitte au moment le plus ensoleillé de notre amour, c'est pour garder une image éclairée, plutôt que de la pluie sur la carte postale, je préfère ne rien tâcher et partir maintenant. Ce serait encore plus triste si je partais après avoir tout gâché, tout sali avec mes bottes en caoutchouc pleines de boue. Je préfère te laisser le souvenir de mes pas feutrés refermant la porte sans la claquer après t'avoir adressé un ultime sourire.
Je sais bien que cette lettre ne t'apaisera, tout comme je n'ai jamais imaginé qu'elle me soulagerai, retirera ma culpabilité, ou quoi que ce soit d'autre. Mais elle n'est pas vaine, pas si inutile. Elle me permet de comprendre et je sais qu'à toi aussi. Rassure-toi, je ne terminerai pas en t'énumérant toutes tes qualités, en en rajoutant même plusieurs couches épaisses, comme il est de bonne augure dans toute lettre de rupture qui se respecte. "Ce n'est pas toi, c'est moi." Non, ce n'est pas moi non plus, je n'y suis pour rien. Je ne suis que le pantin de l'histoire, en d'autre terme je serai le dindon de la farce. Pour tes amis qui voudront te remonter le moral, ils te diront en te tendant un mouchoir qu'ils l'avaient vu depuis le début, qu'il avait toujours été clair et net que j'étais une véritable garce. Ils te paieront un coup à boire, puis voyant que ça ne passe pas, ils t'en offriront même plusieurs. Et alors les injures monteront, ils dénigreront nos souvenirs communs en croyant que déformer ce qu'il a été t'aidera, en pensant que te faire voir notre histoire comme une grosse rature t'aidera à l'effacer plus rapidement sans trop de regrets et avec un minimum de larmes. Et toi, trop anéanti, dans le même état que je le suis en ce moment, tu laisseras faire. Lassé, fatigué, ne voyant pas ce que cela changerait de toute façon, que tu les fasses taire ou non. Tu me connais mieux que moi-même alors tu sais déjà, sans que je te l'aie écrit, sans que j'aie eu le temps d'y penser, tu sais déjà que je ne reviendrai pas, que m'attendre serait vain. Tes amies te prendront dans leur bras en te disant tout bas qu'il y a encore une chance, que je vais revenir, qu'il n'est jamais trop tard, que tu peux encore me récupérer. Elles te conseilleront de m'acheter des fleurs et de t'acharner en prince charmant dévoué, et tu les laisseras dire en souriant tendrement parce que leurs attentions te feront chaud au c½ur bien qu'au fond de toi tu sauras qu'elles se trompent, que toi seul sait ce qu'il y a à faire ; rien. A par attendre que la douleur qui te lance au creux du ventre s'atténue quelque peu, c'est fini et tu le sais. Mais tu ne peux pas leur dire, ni à elles ni à tes copains qui te tapent dans le dos, parce qu'aucun d'eux ne comprendrai, parce qu'il y aurait encore que moi pour assimiler et te dire que je suis d'accord avec cette vision des choses.
Je pourrai t'écrire aussi long que notre amour a été fort. Je ne le ferai pas car la longueur de la vie ne me suffirait pas pour avoir le temps de coucher sur papier tout ce que l'on a vécu. Puis cela ne servirait à rien, ou si peu. Juste à garder éternel notre histoire. Mais je préfère que cela soit éphémère dans nos souvenirs, certaines séquelles nous resterons pour toujours. On gardera des traces à vie, marques invisibles mais présentes, plus belles et plus fortes car officieuses, car juste entre nous, car personne d'autre ne pourrait le comprendre.
Mon amour, s'achève ici cette lettre qui, je le sais, te plairas autant que toutes les autres. Je ne vais pas te recommander de prendre soin de toi, je sais aussi que tu le feras. On est comme ça tous les deux, on pense à la vie avant de passer à soi. Parce que tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Et tant qu'il y a de l'espoir, il y a de l'amour. Te souviens-tu de ça ? Tu le fredonnais la première fois que l'on s'est croisé. La boucle est bouclée, je t'aime et je t'ai aimé mais je ne t'aimerai plus. Va vie et devient mon c½ur.
Mon amour, tu me manques déjà.